L’histoire du Cimetière de Montmartre

Niché au creux d’une ancienne carrière de gypse, sous le niveau des rues qui l’enlacent, le cimetière de Montmartre est sans doute le plus mélancolique et le plus singulier des grands champs de repos parisiens. Inauguré en 1825, il n’est pas seulement une nécropole ; c’est un livre d’histoire à ciel ouvert où la pierre raconte le Paris des artistes, des courtisanes, des exilés et des visionnaires.

Les origines : Le chaos des carrières et la nécessité du vide

L’histoire du cimetière de Montmartre commence bien avant sa consécration, dans les entrailles mêmes de la butte. Depuis l’époque gallo-romaine, le sous-sol de Montmartre est exploité pour son gypse, ce « plâtre de Paris » qui a servi à bâtir la capitale. À la fin du XVIIIe siècle, le secteur des « Grandes-Carrières » est un paysage lunaire, creusé de galeries et de fosses béantes.

La genèse du cimetière est liée à une crise sanitaire sans précédent. En 1780, le cimetière des Innocents, au cœur de Paris, déborde, provoquant des épidémies et des effondrements de caves. Par décret royal, on interdit les inhumations intra-muros. Il faut créer des espaces de repli hors des barrières d’octroi. Les anciennes carrières de Montmartre, situées alors à l’extérieur des limites de la ville, apparaissent comme une solution évidente, bien que macabre.

Pendant la Révolution française, le site sert de fosse commune. On y jette, dans la précipitation et l’anonymat, les corps des Gardes suisses tués lors de la prise des Tuileries le 10 août 1792. Ce n’est alors qu’un terrain vague, un lieu d’oubli que l’on nomme le « Cimetière de la Barrière Blanche ».

1825 : La naissance officielle du Cimetière du Nord

Il faut attendre le célèbre décret de Napoléon Ier du 23 prairial an XII (12 juin 1804), qui réorganise totalement les sépultures, pour que l’idée d’une grande nécropole au nord de Paris prenne forme. Cependant, alors que le Père-Lachaise ouvre en 1804 et le Montparnasse en 1824, Montmartre tarde à se structurer.

Le cimetière tel que nous le connaissons est officiellement inauguré le 1er janvier 1825. À cette époque, Montmartre n’est pas encore Paris. C’est un village de vignerons et de meuniers. Le cimetière, avec ses 11 hectares initiaux (il en fait aujourd’hui près de 11), est conçu par l’administration comme une solution pragmatique, mais le public, d’abord réticent à enterrer ses morts si loin du centre, finit par être séduit par le relief accidenté du lieu, qui offre une poésie visuelle immédiate.

L’anomalie architecturale : Le Pont Caulaincourt

L’une des caractéristiques les plus fascinantes et les plus controversées du cimetière de Montmartre est son pont. À la fin du XIXe siècle, la ville de Paris souhaite prolonger la rue Caulaincourt pour désenclaver la butte. Le problème est de taille : le tracé passe exactement au-dessus du cimetière.

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En 1888, malgré les protestations véhémentes des familles de défunts qui crient à la profanation, on érige un viaduc métallique. Ce pont de fer, d’une longueur de 160 mètres, enjambe les tombes, créant une atmosphère unique au monde. Sous son tablier, le silence du cimetière est ponctuellement rompu par le vrombissement des voitures, rappelant sans cesse la frontière poreuse entre le royaume des morts et l’agitation des vivants. Cette structure impose une ombre permanente sur certaines divisions, renforçant le caractère gothique et mystérieux du lieu.

Un sanctuaire de la pensée et de l’art

Si le Père-Lachaise est le cimetière des gloires nationales, Montmartre est celui de l’esprit. Dès le milieu du XIXe siècle, il devient la dernière demeure de l’élite intellectuelle et artistique qui résidait sur la rive droite.

Le panthéon littéraire

Ici reposent des géants qui ont façonné la langue française. Stendhal y occupe une sépulture d’une grande sobriété, ornée d’une épitaphe en italien qu’il avait lui-même rédigée : « Arrigo Beyle, Milanese. Scrisse, amò, visse » (Henri Beyle, Milanais. Il écrivit, il aima, il vécut). Non loin de là, on trouve la tombe de Théophile Gautier, le maître de l’art pour l’art, et celle d’Alexandre Dumas fils, dont le monument évoque la tragédie de sa « Dame aux camélias ».

Une mention particulière doit être faite à Émile Zola. S’il repose aujourd’hui au Panthéon, son corps a d’abord été inhumé ici en 1902. Son cénotaphe, impressionnant, demeure dans le cimetière et continue de recevoir les hommages des admirateurs de l’école naturaliste.

La mélodie éternelle

La musique habite chaque allée. Hector Berlioz, le génie romantique, repose sous une imposante stèle de granit gris. On y trouve aussi Dalida, dont la sépulture est sans doute la plus fleurie et la plus visitée du cimetière. Sa statue grandeur nature, devant un soleil d’or, semble surveiller la butte qu’elle a tant aimée. C’est ici également que repose Michel Berger, dont la tombe, enclose sous une protection de verre, rappelle la fragilité de la vie d’un poète de la chanson française.

L’univers des courtisanes et des muses

Montmartre raconte aussi l’histoire des mœurs. La tombe d’Alphonsine Plessis, la véritable Marie Duplessis qui inspira La Dame aux camélias, est un lieu de pèlerinage pour les cœurs romantiques. Elle incarne cette figure de la courtisane éphémère et sublime, si typique du Paris du XIXe siècle.

L’art funéraire : Un musée à ciel ouvert

Le visiteur attentif remarquera que le cimetière de Montmartre est une leçon d’architecture. Contrairement au Montparnasse, plus plat et régulier, Montmartre joue avec les niveaux. Les chapelles néo-gothiques, les pleureuses en bronze et les médaillons sculptés témoignent de l’évolution du goût funéraire.

On y trouve des œuvres de sculpteurs de renom tels que David d’Angers ou Carpeaux. Chaque tombe est une affirmation d’identité : de la sépulture néo-égyptienne très en vogue sous le Second Empire aux dalles plus épurées du XXe siècle. Les matériaux eux-mêmes racontent une histoire : le calcaire qui s’effrite sous le lierre, le granit inaltérable, et le fer forgé des grilles qui rouillent lentement, ajoutant à la patine romantique du site.

La nature et les gardiens du lieu

L’une des singularités du cimetière de Montmartre est sa colonie de chats. Ces félins, nourris par des bénévoles passionnés, sont les véritables maîtres des lieux. Ils déambulent entre les tombes de Degas ou de Nijinski, apportant une vie silencieuse et mystique à la nécropole.

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La flore y est également remarquable. Les érables, les marronniers et les thuyas créent une canopée dense qui transforme le cimetière en un îlot de fraîcheur et de biodiversité en plein cœur d’un quartier dense. En automne, le tapis de feuilles mortes qui recouvre les dalles de la division 15 ou 22 offre un spectacle d’une mélancolie saisissante, faisant du cimetière le lieu de promenade favori des rêveurs et des photographes.

Les anecdotes qui ont forgé la légende

L’histoire du cimetière est jalonnée de faits insolites. Saviez-vous que c’est ici que repose Adolphe Sax, l’inventeur du saxophone ? Sa sépulture est souvent l’objet de rassemblements de musiciens.

On y croise aussi le souvenir de La Goulue (Louise Weber), la reine du cancan du Moulin Rouge. Si elle a fini sa vie dans la misère et a été enterrée initialement à Pantin, ses restes ont été transférés à Montmartre en 1992, sous l’impulsion de son arrière-petit-fils, rendant enfin sa place légitime à celle qui fut l’âme de la Butte.

Un patrimoine en péril et en mouvement

Aujourd’hui, le cimetière de Montmartre est un site protégé, mais il reste un lieu d’inhumation actif. La gestion de cet espace est un défi permanent pour la Ville de Paris. Entre la restauration des chapelles qui menacent de s’effondrer et la préservation de l’équilibre écologique, le cimetière est en constante mutation.

Il est le troisième plus grand cimetière de Paris après le Père-Lachaise et le Montparnasse, mais il est sans doute celui qui conserve le lien le plus étroit avec son quartier. Il n’est pas rare de voir des habitants de la rue Caulaincourt ou de la place Clichy venir s’y asseoir sur un banc pour lire, à l’ombre de la tombe de Heinrich Heine, le poète allemand qui aimait tant la France.

Pourquoi Montmartre reste unique ?

Si le cimetière du Montparnasse est celui du classicisme et des grands noms du XXe siècle (Sartre, Gainsbourg), Montmartre demeure le sanctuaire du XIXe siècle triomphant et tourmenté. C’est un lieu où la mort est mise en scène avec une théâtralité fascinante.