Qui est Harriet SMITHSON ?
Date de naissance : 18 mars 1800 (Ennis, Irlande).
Date du décès : 3 mars 1854 (Paris, France) à 53 ans.
Activité principale : Comédienne irlandaise.
Conjoint : Elle fut la 1ère épouse d’Hector Berlioz.
Où est la tombe de Harriet SMITHSON ?
La tombe de Harriet SMITHSON est située dans la division 20.
La tombe de Harriet SMITHSON au Cimetière de Montmartre

Tombe de Hector Berlioz – Cimetière de Montmartre – Paris.
Didier Descouens, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Biographie de Harriet SMITHSON
Harriet Smithson : La Muse Irlandaise qui Enflamma le Romantisme
Le Paris de 1827 ne se doutait pas qu’une jeune femme venue d’Irlande, parlant à peine un mot de français, allait provoquer l’un des plus grands séismes esthétiques du XIXe siècle. Harriet Smithson n’était pas une simple actrice de passage ; elle fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres du romantisme français, brisant d’un geste les chaînes du classicisme rigide qui enchaînait encore les scènes parisiennes. En incarnant les héroïnes de Shakespeare avec une vérité organique et une fureur contenue, elle a offert à toute une génération d’artistes — les Hugo, les Dumas, les Delacroix — le modèle vivant de la passion qu’ils cherchaient désespérément. Mais derrière l’icône adorée et la muse éternelle d’Hector Berlioz, se cache le destin bouleversant d’une femme qui a connu les sommets de l’adoration avant de sombrer dans l’oubli et le silence. Redécouvrir Harriet Smithson, c’est remonter à la source même de la sensibilité moderne, là où le théâtre et la vie se confondent jusqu’à la tragédie.

The Irish actress Harriett Constance Smithson (1800-1854) oil on canvas 91.5 x 71 cm.
George Clint, Public domain, via Wikimedia Commons
Ennis, Dublin, Londres : L’Apprentissage de la Rigueur
L’histoire de Harriet Smithson prend racine dans le comté de Clare, en Irlande, où elle naît le 18 mars 1800. Issue d’une famille de gens de théâtre — son père est directeur de salle et sa mère actrice —, elle grandit dans les coulisses, apprenant très tôt que la scène est autant un refuge qu’un champ de bataille. Dans une Irlande alors sous domination britannique, le théâtre est l’un des rares espaces de liberté, mais c’est aussi un métier précaire. Harriet fait ses premières armes sur les planches de Dublin, où son physique gracile et ses grands yeux expressifs commencent à faire parler d’eux.
Poussée par l’ambition familiale et la nécessité économique, elle tente l’aventure londonienne. À Drury Lane, l’un des temples du théâtre britannique, elle se confronte à la rigueur du répertoire classique. Cependant, le public londonien, habitué à des jeux plus codifiés, ne voit pas encore en elle la star qu’elle va devenir. Elle y est une comédienne estimée, mais elle se sent à l’étroit. C’est cette sensation d’inachèvement qui la pousse à accepter l’invitation d’une troupe anglaise en partance pour Paris. Elle ignore alors que ce voyage va transformer son existence en légende.

Harriet Smithson BERLIOZ, 1800-1854, Irish actress, wife of Hector Berlioz, 1803-1869, French composer, drawing by Eugene Deveria (1808-1865). Located at the Musée Hector Berlioz (maison natale) La Côte-Saint-André.
Eugène Devéria, Public domain, via Wikimedia Commons
1827 : Le Choc Shakespearien à l’Odéon
Le 6 septembre 1827, le rideau de l’Odéon se lève sur une représentation d’Hamlet en anglais. Dans la salle, la jeunesse romantique française est au rendez-vous, avide de nouveauté. Harriet Smithson entre en scène dans le rôle d’Ophélie. Ce qui se produit alors est indescriptible : sans comprendre les mots, le public est foudroyé par l’émotion. Harriet ne déclame pas, elle vit. Sa folie est réelle, ses gestes sont brisés, ses cris sont ceux d’une âme en peine. Elle introduit sur la scène française une gestuelle expressive, presque chorégraphique, qui rompt radicalement avec la statue théâtrale imposée par la Comédie-Française.
Le lendemain, Paris ne parle que de « la belle Irlandaise ». Victor Hugo, Théophile Gautier et Alexandre Dumas tombent en adoration. Harriet devient l’icône du mouvement romantique naissant. Elle enchaîne avec le rôle de Juliette, offrant une image de la passion amoureuse si pure et si intense qu’elle redéfinit les standards de la féminité à l’écran — ou plutôt sur scène. Elle n’est plus une actrice, elle est Shakespeare incarné. Pour la France, elle est celle qui a « révélé » le grand Will, montrant que le génie peut se passer de traduction quand il est porté par une telle présence.
Berlioz et l’Obsession Créatrice : La Muse Involontaire
Parmi les spectateurs de ces soirées historiques se trouve un jeune compositeur méconnu et exalté : Hector Berlioz. Pour lui, le choc est double : il découvre Shakespeare et il tombe éperdument amoureux de Harriet. Ce n’est pas un amour ordinaire, c’est une obsession dévorante qui va durer des années. Harriet, alors au faîte de sa gloire, ne prête aucune attention à ce jeune homme pauvre qui lui envoie des lettres enflammées qu’elle ne peut même pas lire.
Pourtant, cette passion non partagée devient le moteur de l’une des œuvres les plus révolutionnaires de l’histoire de la musique : la Symphonie fantastique. Harriet y est « l’idée fixe », ce thème mélodique qui poursuit le héros à travers ses rêves et ses cauchemars. Sans le savoir, l’actrice irlandaise est devenue une matière sonore, une muse involontaire qui dicte le rythme du romantisme musical. Pendant que Berlioz compose sa douleur, Harriet continue de triompher, ignorant qu’elle est déjà entrée dans l’histoire de la musique par la porte de l’obsession.
L’Union des Tempéraments : Mariage et Désillusions
Le destin finit par réunir ces deux tempéraments ardents. En 1832, après des années de succès, la carrière de Harriet commence à s’essouffler à Paris. Le public, versatile, se tourne vers de nouvelles idoles. C’est à ce moment que Berlioz, désormais plus reconnu, parvient enfin à l’approcher. Leurs retrouvailles sont dignes d’un drame shakespearien. Harriet découvre que cet homme l’aime depuis des années et qu’il a écrit des chefs-d’œuvre pour elle. Touchée, affaiblie par une chute qui a brisé sa jambe et compromet sa carrière, elle accepte de l’épouser en 1833.
Le mariage, célébré à l’ambassade britannique avec Liszt pour témoin, semble être le couronnement romantique idéal. Mais la réalité quotidienne prend vite le dessus. Harriet ne parle toujours pas bien français, Berlioz est dévoré par ses ambitions. La barrière de la langue, les difficultés financières et la jalousie maladive de Harriet — qui voit sa propre gloire s’éteindre alors que celle de son mari grandit — transforment le foyer en champ de bataille. Ils ont un fils, Louis, mais l’incompréhension s’installe. La muse est devenue une épouse souffrante, et le compositeur cherche ailleurs l’inspiration qu’il ne trouve plus dans les scènes de ménage.
Le Déclin et l’Effacement : La Fin d’une Étoile
Les années 1840 sont celles de l’effacement. Harriet Smithson ne joue plus. Sa voix s’est usée, son corps est marqué par la maladie. Elle assiste, impuissante, à la liaison de Berlioz avec la cantatrice Marie Recio. Le couple se sépare en 1844, bien que Berlioz continuera de subvenir à ses besoins jusqu’à la fin. Retirée dans une petite maison à Montmartre, Harriet sombre dans la solitude et l’alcoolisme, hantée par le souvenir des acclamations de 1827.
C’est une fin de vie cruelle pour celle qui fut la « Juliette » de toute une nation. Elle finit ses jours paralysée, incapable de communiquer, soignée par des infirmières tandis que Berlioz parcourt l’Europe pour diriger ses œuvres. Sa mort, le 3 mars 1854, passe presque inaperçue dans un Paris qui a déjà oublié ses triomphes shakespeariens. Pourtant, Berlioz, accablé par le remords et le souvenir de leur passion initiale, écrira des pages déchirantes sur sa disparition, reconnaissant qu’elle fut la source de tout ce qu’il y avait de grand en lui.
Une Révolution dans le Jeu d’Acteur
Harriet Smithson repose aujourd’hui au cimetière de Montmartre, transférée plus tard par Berlioz dans le caveau familial.
Elle a légué au théâtre français une nouvelle manière de concevoir l’incarnation : moins de déclamation, plus de corps. Son Ophélie a ouvert la voie aux grandes tragédiennes du XIXe siècle, de Rachel à Sarah Bernhardt. Elle reste l’image même de l’héroïne romantique, celle dont la fragilité cache une puissance émotionnelle. Harriet Smithson était une artiste dont le « jeu muet » a parlé plus fort que tous les discours.
Réalisations et Œuvres Marquantes
Harriet Smithson a marqué l’histoire par ses interprétations légendaires qui ont servi de modèles aux artistes romantiques. Voici une liste sélective de ses grands moments de scène :
Rôles Shakespeariens Historiques :
- 1827 : Ophélie dans Hamlet (Théâtre de l’Odéon) – C’est le rôle de sa vie, qui a révolutionné la perception de la folie et de la douleur sur scène.
- 1827 : Juliette dans Roméo et Juliette – Son interprétation passionnée a servi de référence absolue pour toute la génération romantique.

Charles Kemble (1775-1854) and Harriet Smithson (1800-1854) as Romeo and Juliet . Lithograph by François-Antoine Conscience(1795-1840).
Note: This production of Shakespeare’s play was staged at the Théâtre de l’Odéon in Paris in 1827 and was attended by Berlioz, who later married Harriet Smithson.
Francis (François-Antoine Conscience)., Public domain, via Wikimedia Commons
- 1828 : Desdémone dans Othello – Une performance saluée pour sa dignité et son intensité pathétique.
Répertoire Classique et Contemporain :
- Jane Shore de Nicholas Rowe – Un triomphe à Paris où elle a montré sa maîtrise du tragique pur.
- The Belle’s Stratagem de Hannah Cowley – Elle y a prouvé qu’elle pouvait également briller dans la comédie et le registre de la « jeune première » spirituelle.
Inspiration Artistique Majeure :
- Idée Fixe de la Symphonie fantastique (1830) : Elle est l’inspiration directe et le sujet de l’œuvre la plus célèbre d’Hector Berlioz.
- Inspiration pour les Peintres : Elle a été croquée et peinte par les plus grands, notamment par Eugène Delacroix qui s’est inspiré de ses poses pour ses scènes shakespeariennes.
- Lélio ou le Retour à la vie (1832) : Suite de la Symphonie fantastique, où sa figure continue de hanter l’imaginaire musical du compositeur.